"Une amâna est un dépôt, une promesse, une parole, un engagement."
Interview de Monia Gandibleux au sujet de "Amâna"
En mai 2023, à la suite de la lecture du livre Apeirogon de Colum McCann, un groupe de jeunes bruxellois·es, membres des Ambassadeurs d’expression citoyenne, décide de partir en Palestine. I·Els souhaitent aller à la rencontre, récolter les récits de résistances et y comprendre la place du silence. Rencontre avec Monia Gandibleux, porteuse du projet, coordinatrice et fondatrice des Ambassadeurs.
"Nous avons compris que l’émancipation ne passe pas uniquement par le dire, mais aussi par l’action."
Tu es la fondatrice et la coordinatrice générale des Ambassadeurs d’expression citoyenne, qui sont à l’origine de Amâna. Peux-tu nous expliquer ce que vous êtes, ce que vous faites ?
L’asbl Les Ambassadeurs d’expression citoyenne est née en 2017 avec une mission fondatrice : permettre aux jeunes de s’émanciper à travers la prise de parole citoyenne. Face au sentiment d’invisibilité que vivent de nombreux jeunes, nous avons créé des espaces où i·els peuvent raconter leur histoire, revendiquer leur place, utiliser le dialogue comme une force. À travers des débats, des rencontres, des projets artistiques ou militants, nous leur transmettons les outils nécessaires pour se faire entendre.
Avec le temps, notre mission s’est élargie, sans jamais perdre de vue cette pierre angulaire : la parole. Réconcilier les gens avec leur voix permet de faire société.
Nous avons compris que l’émancipation ne passe pas uniquement par le dire, mais aussi par l’action. C’est pourquoi nous travaillons également les notions d’accessibilité (culturelle, éducative, sportive, médiatique…), et développons des projets autour de l’inclusion sociale, des questions internationales et européennes, de la transition écologique et du vivre-ensemble. En général, l’implication active suscite l’engagement pour des causes qui leur sont chères (environnement, droit des sans-papiers, décolonisation, soutien au peuple palestinien…), toujours avec l’intersectionnalité des luttes en toile de fond. Nous avons envie de “faire pour et avec” et non pas “d’agir contre”. Un de nos objectifs est de créer du collectif, dans le respect de tout un chacun.
L’ensemble de nos projets vise à créer des espaces de participation, d’apprentissage et de transformation, portés par et pour les jeunes.
Nous nous adressons principalement aux jeunes âgé·es de 15 à 30 ans, vivant à Bruxelles et dans ses alentours, trop souvent confronté·es à des barrières économiques, sociales ou culturelles. Certain·es ont été stigmatisé·es, assigné·es à leur origine, parfois éloigné·es des institutions, souvent peu valorisé·es dans leur potentiel.
Nos actions touchent un public extrêmement diversifié : étudiant·es du secondaire et du supérieur, jeunes en rupture scolaire, jeunes travailleurs·euses, jeunes racisé·es, issu·es de l’immigration, LGBTQIAP+, personnes réfugiées ou sans-papiers, etc.
Ce projet est parti d’un voyage que vous avez fait avec les Ambassadeurs d’expression citoyenne. Pourquoi avoir choisi de partir ensemble ?
Après de nombreux voyages en Cisjordanie, toujours accompagnée de jeunes venu·es de milieux très différents à Bruxelles, il m’a semblé évident, à un moment, de (re)partir avec Les Ambassadeurs.
Pourquoi ? Parce que dans les voyages précédents, malgré notre souci constant de nuance, en rencontrant des personnes des deux côtés (israélien et palestinien), toutes animées par une volonté de paix et de respect, il manquait quelque chose d’essentiel : de l’espace pour les récits palestiniens.
À chaque fois qu’on accordait du temps à la parole israélienne, c’était du temps en moins pour les voix palestiniennes. Et cela participait, malgré nous, à cette normalisation du déséquilibre des récits. Le récit israélien est si dominant, écrasant, qu’on finit toujours par faire parler les Palestinien·nes en réaction, comme en écho, plutôt qu’en propre. Et ça crée un sentiment d’étouffement.
J’ai donc ressenti un besoin fort d’écouter, vraiment, la pluralité des voix palestiniennes. Car ce récit n’est pas monolithique : il est lui aussi fait de nuances, de contradictions, de complexité. Il mérite qu’on s’y attarde, qu’on l’explore en profondeur, dans toute sa diversité, à travers les différentes réalités de la Cisjordanie.
Et j’ai choisi d’y aller avec Les Ambassadeurs parce que je sais ce groupe capable d’écouter avec attention, humilité et esprit critique. Iels ont cette posture d’allié·es, qui permet de recevoir une parole sans la trahir, sans la simplifier. Iels ont aussi les outils pour comprendre le contexte (historique, politique et humain), pour décoder les silences, les tensions, et les récits implicites. Et surtout, i·els ont cette maturité nécessaire pour voyager collectivement dans un territoire qui tangue terriblement, sans tomber dans un rapport naïf ou uniquement émotionnel à la situation.
C’est cette assurance, en termes de connaissances, de posture, de sensibilité et d’intelligence collective, qui m’a poussée à faire ce choix.
"Dès la genèse du projet, la question du silence nous a profondément traversé·es."
En Cisjordanie, vous avez fait la rencontre de nombreux·ses palestien·nes. Qu’est-ce qui vous a poussé à porter leur voix sur scène ?
Ce que nous avons reçu là-bas, c’est une amâna, un dépôt précieux, une responsabilité. Le simple fait d’avoir été accueilli·es dans leur quotidien, dans leurs réflexions, leur rapport à la résistance et à l’engagement, nous a immédiatement fait sentir que cette parole ne pouvait pas rester en nous, silencieuse. Il fallait en faire quelque chose. Bien avant le 7 octobre, ce projet s’est construit avec cette conviction : nous ne sommes pas des témoins passifs, mais des passeur·euses de parole.
Et on savait que c’était risqué; toute traduction est une forme de trahison. Alors, on s’est demandé : comment transmettre le plus fidèlement possible ce que nous avons perçu, entendu, ressenti ? Sachant d’avance que ce serait partiel, forcément incomplet, que jamais nous ne serions totalement à la hauteur de ce qui nous avait été confié.
C’est pour ça que très vite, il est devenu évident que leur propre voix devait être présente à nos côtés. Pour que le public entende à la fois comment nous, Européen·nes, selon nos sensibilités, avons reçu cette parole, et comment elle·ux, premier·es concerné·es, la portent directement, sans filtre.
C’est aussi ça, la posture d’allié·e : parler à côté d’elle·ux, jamais à leur place. Parfois, nous sommes missionné·es pour transmettre, mais seulement un temps. Et dès qu’il est possible de faire entendre leur propre voix, alors c’est un devoir de créer cet espace. Ce qui compte autant, c’est que leur parole ne soit pas isolée sur scène, mais portée, entourée, renforcée par notre présence, notre écoute, notre engagement. Qu’i·els sentent toute la force d’une alliance sincère.
Amâna met au centre la question du silence. Comment l’avez-vous observé ?
Dès la genèse du projet, la question du silence nous a profondément traversé·es. Nous sommes une association qui travaille autour de la prise de parole, mais toujours en lien avec le silence. Car il n’y a pas d’orateur·ices qui ne se soit d’abord confronté·e à son propre rapport au silence, qui ne l’a pas dompté. Le silence, c’est un allié.
Quand il est subi, il peut museler. Et la plupart des personnes avec qui nous travaillons ont été, à un moment de leur parcours, silenciées. Cela a laissé des traces, des fissures. Il a fallu, dans un premier temps, réapprendre à parler, à libérer une parole longtemps contenue. Puis, dans un second temps, réapprivoiser le silence. Non plus comme une forme de censure, mais comme un espace de calme, de respiration, voire de puissance.
Une fois ce travail accompli ici, en interne, on a mieux compris l’ampleur de ce que le silence signifie là-bas, en Cisjordanie. On a alors voulu aller à la rencontre de personnes (tant au nord qu’au sud) qui vivent ce rapport au silence de manière très différente. Certain·es le combattent frontalement, en s’engageant dans un marathon de narration , faire entendre plus et encore plus le récit palestinien, comme PalVision à Jérusalem.
D’autres, au contraire, ont choisi d’en faire un allié radical, en s’exprimant uniquement par le corps, comme Palestinian Circus ou Alrowwad. Leur constat : certains mots ne passent plus. Minés, détournés, usés. Alors ils disent : « Nous ne parlerons plus dans le bruit. Et par ce silence, vous faire voir nos corps, nos réalités.»
Et puis, il y a celleux qui vont chercher au-delà des mots, dans la matière même : la terre, les graines, la transmission vivante. Comme la banque de semences et de graines à Hébron. Une autre manière de faire récit. Une autre manière de se faire entendre.
Au départ, on pensait presque vouloir faire le procès du silence. Mais en fait, est-ce vraiment lui qu’il faut accuser ? S’il y a un silence problématique, ce n’est pas celui qui se vit là-bas. C’est celui qui se joue ici, en Europe. Un silence qui colle à la peau et on va avoir du mal s’en expliquer aux générations à venir..une honte tenace. Et même quand certains mots arrivent, ils ont ce goût terrible du « trop peu- trop tard ».
Vous collaborez notamment avec une compagnie palestinienne, la compagnie Alrowwad. Comment les avez-vous rencontré·es ?
Nous avons rencontré la compagnie Alrowwad il y a quelques années. Ce centre est situé au cœur du camp de réfugié·es de Aïda, l’un des plus anciens, lui-même enclavé dans la ville de Bethléem, une ville palestinienne elle aussi encerclée par ce fameux mur aux milles noms.
Alrowwad est né dans ce contexte de repli forcé, et s’efforce, à travers l’art et ce qu’ils appellent une résistance joyeuse, de redonner du sens à une jeunesse qui grandit dans les camps, pas seulement à Aïda, mais aussi dans ceux des environs.
Les valeurs qui fondent ce lieu, à savoir émancipation, solidarité, transmission et dignité, sont des valeurs que nous partageons pleinement. Alrowwad ne se contente pas d’enseigner, il tisse du lien, construit du réseau, redonne de la fierté à une jeunesse palestinienne souvent fragilisée. Quand on entre dans ce centre et qu’on découvre la manière dont il fonctionne, on ne peut qu’avoir envie de lui offrir une vitrine ici, en Europe, pour que cette réalité soit vue, entendue, reconnue.
Nous avons séjourné dans leur “guest house”, située dans le centre même d’Alrowwad, au cœur du camp de Aïda. Ce n’est pas simplement un centre artistique : iels ont aussi un atelier de menuiserie et d’ébénisterie en sous-sol, parmi d’autres activités. C’est un lieu vivant, complet, ancré dans le quotidien du camp.
Et ce séjour nous a donné, même brièvement, un aperçu de cette réalité : les incursions militaires à l’aube, les gaz lacrymogènes, la pression constante. Mais aussi, cette façon incroyable dont les habitant·es retournent la violence : les bombes lacrymogènes récupérées et transformées en bijoux, comme un symbole de résilience, de créativité, de “dignité active”.
Alrowwad incarne tout cela. C’est, à mes yeux, un lieu parfait pour illustrer ce qu’on essaie de transmettre ici.
"En fait, on a frôlé le monde théâtral longtemps, par les marges, par les détours, avant d’y entrer pleinement."
Chez Les Ambassadeurs, vous êtes habitué·es à la prise de parole mais pas forcément à la pratique de la scène et de la dramaturgie théâtrale. Comment s’est déroulé le processus pour vous l’approprier ?
La prise de parole est un art. Même si elle devrait être un outil de base, quand elle est travaillée, elle devient un véritable geste artistique. L’art de la scène, on l’a abordé par petites touches. Par le slam, par les scènes ouvertes, et surtout par un travail sur le corps, sur la présence, sur le mot juste. En fait, on a frôlé le monde théâtral longtemps, par les marges, par les détours, avant d’y entrer pleinement. On a exploré la force du collectif, l’idée de la troupe, la capacité à porter un message, à faire récit ensemble. Petit à petit, tous ces éléments nous ont mené·e·s ici, sur une scène, avec un objet théâtral fort. Et finalement, c’est d’une grande cohérence.
Coline Struyf, la metteuse en scène, le dit très bien : si l’un des objectifs d’Amâna est de faire bouger les choses, si quelques personnes dans le public sentent quelque chose se déplacer en elles, alors on aura réussi. Mais ce n’est pas tout. Si nos Ambassadeur·rice·s, en montant sur scène aux côtés des comédien·nes palestinien·nes, forment une véritable troupe, alors on aura gagné. Si cette troupe découvre la puissance de la parole portée par la scène, et tout ce que représente un lieu comme le Varia, alors c’est une victoire supplémentaire. Parce que chaque fois qu’on valorise la parole d’un·e jeune, chaque fois qu’on l’inscrit dans un cadre qui la respecte, qui l’écoute, on participe à une forme de réparation. Et cette réparation est essentielle, face aux murs institutionnels et aux violences sourdes que la société inflige à ses propres jeunes. Et si cette parole, en plus de réparer celui ou celle qui la porte, parvient à toucher un public nouveau, éloigné de nos cercles habituels, alors c’est un lien qui se tisse, et c’est une victoire de plus. Cette rencontre entre Les Ambassadeurs et la scène du Varia porte donc en elle de nombreuses promesses. C’est le fruit d’un chemin, d’une progression. Et aujourd’hui, les scènes s’allient : les troupes, les lieux, les institutions, autour d’un même engagement pour la parole libre, pour la dignité, et pour une certaine idée de la démocratie et de la réconciliation.