"La domination sociale entérine une version de l’histoire au détriment de cell·eux qui sont en bas de l’échelle."

Interview de Lucile Marmignon au sujet de sa création "Flo".

À travers une autofiction, Flo nous invite à réfléchir à la manière dont la domination sociale s’inscrit à l’intérieur même de nos récits, au détriment des classes les moins privilégiées, dont l’existence est déformée, niée ou récupérée. Avec la prise de conscience de la subjectivité de nos mémoires et de nos représentations, naît le désir de se réapproprier l’histoire, en la réécrivant au présent avec cell·eux qui en ont été exclu·es. Pour l’écriture du spectacle, Lucile Marmignon a effectué un travail de recherche dans les archives des institutions publiques (procès, archives du tribunal, témoignages…). Sur scène, elle nous emmène dans une enquête dont le nœud est l’émergence des possibles, prompts à reconfigurer et réparer le réel.  Interview menée par Pascale Palmers, du Théâtre de Namur.

"Au départ il s’agissait de parler de Flo, d’essayer de la connaître et de la faire exister à travers mon jeu d’actrice."

Flo, c’est l’histoire de ta maman (Flo, que tu n’as pas connue), la tienne et celle de ton père… comment l’histoire commence-t-elle sur scène ?

Au début, sur le plateau, en dehors de moi, il n’y a rien, juste une petite lumière. Et comme dans l'histoire que je raconte, rien ne peut exister sans Flo, il s’agit d’abord de la faire « naître ». La première image du spectacle est celle d’un moment de recherche, de tentative de jeu dans un théâtre pour faire exister Flo au travers d’une compilation de tout ce qu'on m’a dit d'elle. J’essaie ainsi de comprendre qui elle était, mais j’arrive assez vite à la conclusion que ce n’est pas possible. Émerge alors une Flo parmi d’autres : une Flo qui me convient bien comme maman, classe avec sa cigarette et une jolie voix et c’est elle qui lance l’histoire.

Plusieurs scènes vont s’enchaîner, chacune dirigée par le point de vue d’un protagoniste en particulier. La première séquence, c’est mon père qui prend le lead. La scène est joyeuse et plutôt fantasmée. J’ai environ trois ans, ma sœur en a sept, ce doit être un an ou deux avant le décès de ma mère et j’imagine combien la vie devait être belle, avant que tout dérape. Je m’inspire d’une vidéo de mes parents dans une soirée où l’ambiance est détendue, gaie, où mon père est expansif. Après cela, on change de souvenir, ce sont les petites filles que nous étions qui « racontent ». L’ambiance devient plus mystérieuse, l’appartement de mes parents devient plus sombre. C’est un moment d’errance, de no man’s land, ma mère est partie, mon père est dans un sale état. Et deux ans plus tard, c’est le Juge qui apparaît, et on se retrouve au tribunal pour évoquer la confiscation de la garde pour mon père.

 

 

À partir de là, tu vas questionner les fantômes du passé, les voix oubliées, les récits perdus, les personnages anonymes… que cherches-tu dans cette enquête particulière ?

Au départ il s’agissait de parler de Flo, d’essayer de la connaître et de la faire exister à travers mon jeu d’actrice. Je voulais aussi relire l’histoire familiale, en particulier celle de mon père et la dépeindre « autrement » que de la manière dont elle est évoquée dans les archives des institutions publiques, dans les procès-verbaux où les mots sont très durs à son égard. Or, dans mon vécu de petite fille, j’ai des souvenirs différents avec des situations drôles et belles aussi…

De fil en aiguille, je suis arrivée à questionner la manière dont on se représente et dont on représente les autres, les souvenirs, le passé… À interroger aussi comment les classes sociales, la domination sociale peuvent entériner une version de l’histoire au détriment de celles et de ceux qui sont en bas de l’échelle. Il y a donc un souhait de réparation de l’histoire par rapport à celles et ceux qui l’ont vécue… mais ce qui m’intéresse profondément, c’est la réparation du récit « au présent » : raconter les événements autrement permet de transformer le récit, de le faire advenir de manière différente : j’ai l’intime conviction que les mots qu’on met sur les choses influent sur les choses elles-mêmes. En quelque sorte, j’essaye de convoquer les possibilités qui n’ont pas pu advenir mais qui, si on les déterre, pourraient un jour exister. Avant de devenir comédienne, j’ai étudié l’histoire et j’ai toujours été intéressée par l’historiographie, c’est-à-dire l’histoire de l’histoire, ‘comment on raconte’. Cela m’a amenée à être très attentive et critique quant à la manière dont on acte les récits.

 

 

Flo, elle, va être incarnée à partir de suppositions et de fantasmes ?

C’est particulier pour Flo, c’est avec elle que j’ai le moins de scrupules à exploiter les fantasmes puisque c’est tout ce que j’ai à exploiter ! J'ai grappillé tout ce que j'avais, des photos, des vidéos, j’ai demandé à ce qu'on me la raconte depuis des angles différents, j’ai découvert toute une partie de sa vie (par exemple qu’elle était comédienne dans une troupe amateure), j’ai rencontré ses amis… J’essaie, à partir de tout cela, de me rapprocher d’elle, de me mettre dans sa peau mais une peau totalement rêvée et fantasmée. Comme je n’ai pas eu le droit de la connaître, j’invoque des Flo qui me font rire ou que j’admire. Flo est le fil rouge du spectacle (avec moi) mais elle est plurielle, elle est mouvante, j’aime l’idée de « convoquer » des Flo différentes en fonction des scènes et de leur nécessité.

Petite forme "Flo : La Rumeur des comptoirs" au Piano Bar de Namur, Gaetan Nadin

"Je m’inspire de toute une tradition d’acteurs-conteurs-créateurs. Une proximité avec un côté clownesque."

Comment vas-tu imbriquer les différents plans de l’histoire sur scène : les recherches dans les archives, les souvenirs, les fantasmes et des éléments plus « fantastiques » comme des prises de parole d’historiens ou de morts ?

La question théâtrale, c’est-à-dire la question de la fiction et de l'aveu qu’il s’agit d’un jeu, est essentielle, car c’est elle qui permet d’accepter ce mélange d’éléments factuels et d’éléments plus absurdes, plus étranges. Le début est très sobre avec des souvenirs et des situations réelles. Petit à petit d’autres choses surgissent. Comme l’apparition de quelqu’un qui ne doit pas se trouver là à cet instant ou des personnages historiques - des historiens, des philosophes… - que j’évoque et qui interviennent dans le récit. Plus on avance dans l’histoire, plus elle se mêle avec le monde des morts, tous les « petits morts » rencontrés dans les archives par exemple et ces morts deviennent des figures symboliques ou allégoriques.

 

 

Seule en scène, tu vas incarner toute une galerie de personnages…

La question du personnage est centrale. C’est une notion qui semble parfois désuète, mais j’aime manier les codes et les registres, questionner le personnage et la manière de l’incarner. Je travaille à ce sujet avec Anna Thiriot qui est dramaturge et Laurène Hurst en direction d’actrice. J’aime choisir des gros traits, prendre une ou deux caractéristiques et assumer : « voilà le personnage ». C’est l’aveu du jeu où on ne prétend pas représenter la personne réelle et entière, mais le symbole qu’il dégage ou ses « variantes ». Questionner le personnage lui-même m’intéresse aussi : le faire se demander « est-ce que je suis vraiment comme cela ? ou plutôt comme ça ? » crée des niveaux de jeu intéressants et potentiellement drôles.

Après il y a une question de technicité qui intervient - surtout quand il y a beaucoup de personnages – pour laquelle je m’inspire de toute une tradition d’acteurs-conteurs-créateurs. Une proximité avec un côté clownesque (même si je ne pratique pas le clown dans ma profession) permet (du moins je l’espère !) une certaine virtuosité pour passer d’une caractéristique à une autre, d’un geste à un autre.

 

 

Quelles images, quel univers veux-tu créer sur le plateau ?

J’aimerais amener différentes situations, différents mondes, et prendre à bras-le-corps la « simple » puissance de l’imaginaire et de la fiction. Créer une certaine poésie à partir de cet imaginaire – toujours en restant dans la reconnaissance du fait qu’on est dans un théâtre, qu’on joue – et faire apparaître petit à petit une fantasmagorie du monde des morts. Et que plus on avance dans le récit, plus il y ait des choses quasi fantastiques qui surgissent à partir des mots, des images, de la lumière : un costume qui apparaît soudain par exemple ou les objets sur le plateau qui se mettent à vivre d’eux-mêmes, comme une lampe qui clignote, un chuchotement qui se fait entendre et que ces petits bugs entraînent des questions et nous emmènent dans un autre monde.

Théâtre

Flo

Lucile Marmignon
04—07.11.2025
Flo
04—07.11.2025
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Studio Varia
Un seule en scène puissant où Lucile Marmignon donne corps aux récits perdus et aux voix silenciées, dans une tentative de se réapproprier son histoire à travers le théâtre.

Actus