"lnstagram est à la fois un espace d’émancipation possible et le lieu de nos névroses."
Interview de Paola Pisciottano au sujet de sa création "BRITNEY BITCH"
Janvier 2008. Devant les tabloïds du monde entier, Britney Spears est internée en hôpital psychiatrique après avoir refusé d’être séparée de ses enfants. Pendant treize ans, elle sera placée sous la tutelle abusive de son père, jusqu’à ce qu’une vague d’inquiétude se propage parmi ses fans, amorçant sa libération grâce à des millions de clics : le révolutionnaire hashtag FreeBritney.
Cette saison, plusieurs artistes s’emparent de mythologies issues de l’imaginaire de la pop culture américaine, à laquelle nous avons tous·tes été biberonné·es. En détournant ces figures de leur trajectoire initiale, des couvertures en papier glacé aux planches du théâtre, i·els initient un mouvement de réappropriation et de libération, créant un lieu de possibles en marge des récits dominants.
Comment vous êtes-vous rencontré·es avec Philippe ?
La première fois que j'ai vu Philippe Marien a été en 2022, durant l'un de ses concerts avec les Choolers Division, le groupe de hip-hop dans lequel il est rappeur. Lors de ce concert, j'avais été très touchée par sa présence scénique et son énergie débordante. Quelques mois plus tard, j'ai eu la chance d'être invitée à La 'S' grand atelier, un centre d'art brut et contemporain dans les Ardennes, où Philippe réside. C'est dans ce contexte que j'ai commencé à faire connaissance avec cet artiste qui, défiant la gravité et les normes, sur scène est extrêmement léger, indocile et sensuel.
Aussi, Philippe fait l'objet de regards stigmatisants. C'est très étonnant de voir comment la mise en scène de soi lui sert comme un antidote à l'emprise que les regards des autres peuvent avoir sur lui, et à quel point l'imaginaire peut devenir un outil pour écrire ses propres mythologies et ne pas laisser aux autres le pouvoir de définir sa représentation.
Pourquoi avoir choisi l'icône Britney Spears pour cette création ?
Philippe et moi sommes de la même génération, et au fil de notre rencontre à La 'S' grand atelier nous avons découvert que nous avions une passion commune : Britney Spears. J'ai choisi l'icône Britney Spears car ça m'a marquée de voir à quel point Philippe partage des expériences similaires à celles de la pop star : le phénomène de la starification en tant que rappeur d'un groupe reconnu et de la tutelle (il est sous régime de minorité prolongée).
À la jonction de leurs histoires, il y a la stigmatisation, et le pouvoir de créer un court-circuit dans nos représentations, à contre-courant des normes asphyxiantes imposées par la société de la performance.
De quelle matière t'es-tu nourrie pour l'écriture du spectacle ?
En janvier 2008, Spears a été envoyée en hôpital psychiatrique et, à partir de ce jour, sa vie a changé brutalement. Elle a été placée sous la tutelle de son père, on lui a retiré la garde de ses enfants, son permis de conduire, son droit de vote et on lui a inséré, contre son gré, un stérilet.
Bien qu'initialement la tutelle avait été annoncée comme une mesure temporaire, elle a duré 13 ans, au cours desquelles la pop star a publié 4 albums, donné 473 concerts et maintenu un profil actif sur Instagram. C’est sur cette plateforme qu’à partir de 2019 ses publications et ses vidéos sont devenues de plus en plus étranges... Un grand nombre de followers a commencé à penser que la star était prisonnière d'une tutelle abusive et qu'elle utilisait Instagram pour dissimuler des messages d'appel à l'aide. C'est à ce moment-là qu'i·els ont commencé à diffuser #freebritney.
La dramaturgie du spectacle trouve son point de départ dans le trouble que j'ai ressenti en m'intéressant au comportement des internautes et aux interactions qu'i·els affirmaient avoir eues avec Spears. Ces contenus nous permettent de questionner la possibilité de nous identifier à autrui, notre capacité à nous mettre à la place de, à ressentir de l'empathie, facultés fondamentales pour la construction d'une société égalitaire.
En ouvrant une réflexion sur la société de l'instagrammable, BRITNEY BITCH nous met face à une contradiction : lnstagram est à la fois un espace d’émancipation possible et le lieu de nos névroses. Avec Philippe, nous avons travaillé à rechercher un langage commun et à explorer les références pop qui influencent nos imaginaires respectifs. Un enjeu important a été de questionner le sentiment de Philippe d'être une star. Cela permet d'interroger non seulement le pouvoir de l'imaginaire mais aussi, par reflet, ce que cela dit sur nos conceptions du succès, de réussite, de perfection et sur notre rapport aux normes. Nous avons créé des carnets avec nos matériaux d'exploration (vidéos, images, chansons, articles), nos dialogues, nos réflexions... Ces carnets nous servent comme base pour la création du texte du spectacle.
Peux-tu nous parler du mouvement ♯Freebritney ?
Le hashtag a été lancé involontairement en 2019 par Jordan Miller, un fan de la chanteuse qui animait un site qui lui était dédié. Le garçon, alors âgé de 20 ans, outré par un article supposant que Britney Spears avait été interdite d'utiliser son téléphone, avait écrit un post dénonçant l'emprisonnement forcé qu'aurait subi son idole de la part de son père. Le texte se terminait par ce qui deviendra quelques semaines plus tard un appel aux armes : « Ouvrez les yeux, tout le monde ! FREE BRITNEY ! » Le slogan a commencé à circuler parmi les 27 millions de followers de la chanteuse sur Instagram, puis a également atterri sur TikTok, YouTube, Reddit et Twitter.
Fin juillet 2020, des dizaines de manifestant·es « Free Britney » se sont rassemblé·es devant un palais de justice à Los Angeles en brandissant des pancartes de protestation. I·els étaient jeunes et venaient d'horizons différents. Cela a eu lieu à quelques pas de l'hôtel de ville, où, quelques semaines auparavant, s'étaient déroulées certaines des plus grandes manifestations de Black Lives Matter. Pourtant, il s'agissait d'un mouvement très différent, petit mais en pleine expansion, composé de personnes convaincues que la chanteuse était prisonnière d'une tutelle injuste et que c'était leur devoir de la sauver.
Ce qui m'a questionnée le plus dans le mouvement #Freebritney est le fait que notre attitude à vouloir protéger la pop star et l'empathie que nous avons éprouvée ne s'est manifestée que lorsqu'elle est devenue une personne avec des fragilités plutôt qu'une star à envier... Mettant en lumière le paradoxe que la journaliste Molly Roberts a relevé dans The Washington Post : « Ce n'est que quand nous avons su que la pop star était prisonnière de la tutelle que nous avons voulu la libérer. Tout en oubliant que c'est notre regard qui a contribué à la faire prisonnière d'un destin tragique. ».
Quelle place occupe la musique dans votre création ?
La musique occupe une place importante dans le projet. Cela car Philippe et moi avons tous deux une relation très étroite avec la musique et la création sonore. Avec l'aide de notre créatrice sonore, Annalena Fröhlich, nous allons créer et jouer live une partie de la bande son du spectacle.
Qu'est-ce que cela signifie pour vous de créer au Studio Varia ?
Nous sommes très heureux.ses de créer dans le Studio Varia. Pour nous, cela signifie pouvoir créer dans un espace bienveillant et qui nous permettra de créer une relation d'intimité avec le public.